Le casse-tte de l'anglais en maternelle

 

Les spŽcialistes demeurent perplexes ˆ l'idŽe de faire dŽcouvrir la langue de Shakespeare aux Žlves ds l'‰ge de 3 ans.

 

Peut-on apprendre l'anglais ˆ l'Žcole maternelle? L'annonce du ministre de l'ƒducation nationale, Luc Chatel, qui entend Žlargir l'apprentissage de la langue de Shakespeare aux Žlves ds l'‰ge de 3 ans, laisse perplexes les spŽcialistes. Pourtant, quelques initiatives existent, essentiellement dans les grandes villes et dans des Žcoles bilingues ou privŽes, ˆ la pŽdagogie innovante, comme Montessori.

 

Ë Paris, en grande section de maternelle, les enfants scolarisŽs ˆ Saint-Jean-de-Passy bŽnŽficient actuellement d'une heure d'anglais par semaine dispensŽe par un intervenant Žtranger, moyennant un financement supplŽmentaire des parents. Ces exemples amusent Michel Morel, membre du bureau de l'association des professeurs de langues vivantes. Ç Ces Žcoles mettent des moyens importants dans l'apprentissage des langues vivantes, mais les parents qui peuvent se permettre de les payer sont rares. Comment peut-on envisager d'apprendre l'anglais ˆ des bambins de 3 ans qui ont dŽjˆ des carences Žnormes dans leur propre langue? Ë cet ‰ge, les connaissances de vocabulaire en franais varient dŽjˆ de un ˆ six. Le risque, c'est de leur faire perdre piedÈ, estime-t-il.

 

S'il est favorable ˆ l'idŽe Çd'habituer l'oreille des enfants ˆ d'autres sons, car leur cerveau est bien plus performant que celui d'un adolescentÈ, il ne faut pas, selon lui, Çcommencer l'apprentissage d'une langue Žtrangre avant de savoir lire et Žcrire, c'est-ˆ-dire vers l'‰ge de 6 ou 7 ansÈ. SŽbastien Sihr, secrŽtaire gŽnŽral du SNUipp, le premier syndicat du primaire, n'est pas forcŽment hostile ˆ une telle idŽe. ÇOn peut imaginer de la sensibilisation aux langues Žtrangres sous la forme de comptines ou de jeux, par exemple.È Il rŽfute en revanche de faon ÇcatŽgoriqueÈ la possibilitŽ de remplacer les professeurs par de l'enseignement ˆ distance, via Internet ou la vidŽo, comme le propose Luc Chatel. ÇLes Žcrans sont des outils trs utiles, mais il est impensable qu'ils remplacent les enseignants.È

 

C'est pourtant bien du c™tŽ de la formation des enseignants que le b‰t blesse. Depuis une dizaine d'annŽes, les professeurs des Žcoles primaires sont censŽs enseigner une langue Žtrangre du CE1 au CM2. Le concours de recrutement comporte d'ailleurs une Žpreuve de langue depuis 2006. Reste que les plus ‰gŽs n'ont pas bŽnŽficiŽ de cet apprentissage et que les plus jeunes ne sont pas toujours ˆ l'aise, notamment ˆ l'oral, faute d'une formation suffisante, non seulement disciplinaire, mais aussi pŽdagogique. Il n'est pas rare que certains d'entre eux aient bŽnŽficiŽ d'ˆ peine neuf heures de formation.

 

Certains ont dans le passŽ rŽussi des certifications, ÇdispensŽes plut™t lŽgrement par l'administrationÈ, explique Michel Morel. Car elles permettent au ministre de limiter l'embauche des Çrustines È, ces intervenants extŽrieurs en langues ou ces professeurs du secondaire, venus pallier l'insuffisance des professeurs de primaire. Dans les filires de sciences humaines dont ils sont issus pour la plupart, les enseignants n'ont en effet le plus souvent ŽtudiŽ l'anglais qu'ˆ l'Žcrit, via des traductions, par exemple. Certains n'en ont mme pas fait du tout depuis le baccalaurŽat. ÇJe connais la grammaire anglaise, mais je suis bien incapable de parler en anglais, explique Justine, professeur des Žcoles ˆ Nice, j'aurai trop peur de faire des fautes de prononciation, d'accent, etc.È Cette dernire a donc dŽcidŽ de faire l'impasse sur les cours de langue de sa classe de CE2. Elle se contente de Çpasser quelques chansons en anglaisÈ.

 

Pourtant, selon les programmes scolaires, les Žlves de primaire doivent bŽnŽficier d'une heure et demie par semaine de langue. Dans les faits, il s'agit plut™t d'une heure. En raison de la baisse des horaires ˆ l'Žcole primaire, ramenŽs ˆ vingt-quatre heures par semaine en 2007, les enseignants se sont recentrŽs sur les fondamentaux, le franais et les mathŽmatiques, et ont donc rognŽ sur d'autres matires jugŽes moins prioritaires. ÇUne heure, c'est mieux que rien, c'est une initiation. On habitue l'oreille, on enregistre quelques mots. Mais il y a une telle carence de moyens que l'on ne peut ensuite prŽtendre arriver ˆ un bilinguisme en classe de terminale, c'est un mensonge. Quant ˆ l'apprentissage en maternelle, il ne semble pas franchement prioritaireÈ, affirme Michel Morel. D'autant plus, lorsque les postes d'intervenants en langues font figure de variable d'ajustement budgŽtaire pour le ministre.